vendredi 5 janvier 2018

Souvenirs d'automne.

Il est des instants et des lieux doux et paisibles, loin du galop échevelé des chevaux de mon coeur emballé. L'eau s'y étire au fil du canal ancien que ne troublent que les reflets dorés de l'automne.



Des péniches, ventrues et désertées depuis longtemps, y alanguissent leurs blessures anciennes, le long du chemin de halage qui maraude entre les joncs et les peupliers hautains. 
Le silence y est léger.

Loin de nos passions. 
Un chien aboie, lointain et fatigué.
Un pas après l’autre, j’avance, je m’éloigne, j’oublie, je m’ancre.
Par instant, le chuintement de la cascade qui jaillit des portes du bief.



"Quelques feuilles ont frissonné aux battements d’ailes d’un oiseau ; le vent osait à peine effleurer ma joue.
Quelques oies énervées gardaient le passage où je m'étais  aventurée, puis se sont éloignées, rassurées.
La nature m'a enlacée de ses bras lumineux et sereins, d'ocre et de terre brûlée, et la musique de ses feuilles bruissantes m'a ôté les scories des peurs anciennes.


J'ai étalé sur l'herbe encore humide, une toile, et je m'y suis assise; j'ai sorti la bouteille thermos du sac à dos et j'ai bu à petites gorgées gourmandes, le café brûlant.
Le parfum si particulier de ce moment, où se mêlaient effluves de café et senteurs d'herbes matinale, s'entêtaient à me distraire et j'ai levé les yeux vers les brumes opalescentes que traversaient les flamboyances de l'aurore.



Puis je me suis relevée dans un grand soupir de bien-être, pour avancer plus loin, me réparer avec douceur et sollicitude, au sein de la bienveillance de ce petit lieu plein de magie.






Photos et texte Mona MacDee

dimanche 31 décembre 2017

Sens of Life- Le sens de la vie.



Il y'a bien longtemps ma fille à gauche chante" I'm singing in the rain" 

Par peur, fragilité, manque de sens à donner à sa vie, l’être humain s’est depuis toujours réfugié dans les dépendances: alcool, drogues, guerres, affectivité à fleur de peau et j’en passe.
Peur viscérale et absolue de la vérité qui parfois nous effleure: 

La vie n’a pas de sens, mais: 

c’est parce qu’elle est un tableau noir que je peux y inscrire à la craie blanche, mes désirs, mes envies et mes besoins;

c’est parce qu’elle est un tableau blanc, que je peux y dessiner, à l’encre noire, mes rêves, mes passions et mes fantasmes ;

c’est parce qu’elle est une toile vierge, que je peux y peindre les arcs-en-ciel de l’amour, de la compassion, de l’empathie et de la tendresse.

Je peux choisir la face ténébreuse et écrire noir sur noir, mes plus sombres pensées, je peux laisser la dépression se diluer dans des vapeurs alcoolisées, ou dans les fumées opiacées qui ne me laissent voir de la vie que ses côtés les plus insensés et incompréhensibles.

Je peux choisir d’écrire blanc sur blanc mes fantômes nostalgiques d’un passé révolu, au risque d’être aveugle à la douceur éphémère d’un moment de grâce.

J’ai le choix du regard que je porte, sur moi, sur ma vie, sur mes actes, et sur ce que je ne veux pas regretter à l’instant de ma mort, 
sur les moments que j’aurai perdu à regarder dans le puit sans fond d’un désespoir récurrent alors qu’à proximité passaient: une étoile filante, un sourire, une main tendue, une feuille d’automne, que je n’aurai pas vus.

Et quand le peur m'étreindra les entrailles à l'idée de"finir" ma vie seule, je me poserai la question: Puis-je vivre seule? Oui. Puis-je vivre sans liens? Non

Grain de sable isolé je ne suis rien. Grains réunis, nous sommes la grande dune de la Vallée Blanche.

Lorsque j’aurai compris cette vérité que: la vie n’a que le sens que je lui accorde, je pourrai jeter mes cannes qui ont nom: dépendances et avancer, seule, peut-être mais persuadée que vous êtes là, les miens , silencieux et fidèles et que je suis là aussi pour vous. 


Singing in The Rain



Pourquoi ce petit texte: ce matin comme toujours, le café au dehors, et déjà, l’alcool coule, va couler, et pas seulement au moment des fêtes, et puis  les joints et pour moi, la dépendance affective qui me serre le coeur, regret stérile de relations toxiques, et pire encore certainement, pour oublier ce sens à la vie que nous ne trouvons pas, la plupart du temps et cela m’attriste et m’effraye. 


Elle n’en a pas. À nous de lui en donner. 



Photo ancienne et texte: Mona MacDee

samedi 30 décembre 2017

Petits poèmes bancals abandonné aux nappes -1- Livre 2-



La terre est ronde
comme mon corps à tes mains enroulé,
dans la douceur brumeuse
et la chaleur froissée des draps.

À la lucarne,
la lune accrochée à l'encre du ciel,
jette un halo argenté
au creux de ton épaule où ma tête repose.









Texte: Mona MacDee

vendredi 29 décembre 2017

Moi vieille j'ai tant de choses à vous dire


Nous étions pauvres, très pauvres même au point que je me demande si l’on va me croire et,  j'avais 6 ans.
Le givre ne "parait" pas nos fenêtres, il les envahissait et glaçait nos chambres.
Nous allions, ma mère et moi, ramasser du bois sec dans un bois voisin, que nous entassions dans nos tabliers, en attendant que le père rapporte un peu d'argent, lui qui ne rentrait que les fins de semaine.
Un simple petit poêle à charbon réchauffait péniblement la cuisine lorsqu'il y avait de quoi l'alimenter.
Le charbon, nous allions le chercher seau par seau, chez le charbonnier, de quoi tenir quelques jours.
Nos vêtements trop légers ne nous protégeaient guère et c'était un bonheur sans pareil que de se réunir autour du poêle dont le pot rougeoyait et éclairait d'une lueur incandescente nos visages figés de froid.
Nous lui présentions nos mains gercées tandis que ma mère déposait sur sur une plaque,  une brique qui, tantôt, réchaufferait nos lits d'une certaine douceur.



À la Saint Nicolas, les cadeaux étaient rares.
C'était l'époque où le journal Belge: " Le Soir", distribuait aux familles nécessiteuses dont nous étions, des colis de vêtements: grosses chaussures noires, jupe bleue marine, gilet bleu marine, béret bleu marine, quelques mandarines et des "Spéculoos".
Nous étions parés pour l'hiver.
Depuis, c'est une couleur que je ne puis plus souffrir: je parle de ce vilain bleu sombre et fade, dont vous n'avez même pas idée, bleu des pensionnats, bleu des "Dass", bleu des enfants en tablier de satin noir aux yeux tristes et voix silencieuses, bleu des couvents et des bonnes soeurs à cornettes, bleu des coeurs d’enfants meurtris. 

Pourquoi vous raconter tout cela ?
À quoi vous sert de savoir comment j'ai vécu?

J'avais du plaisir à écouter les adultes raconter leur époque. 
Même devenue adulte moi-même, leurs histoires me les rendaient proches et si humains malgré leur violence parfois.



Dans toutes les histoires il y a à apprendre et nous apprenons des autres à tout âge.
Aujourd'hui, qui veut nous entendre, nous ces vieilles et ces vieux aux mains tachées et aux yeux usés?
Qui d'ailleurs veut encore entendre l'Autre?
Certains me regardent et me disent:" mais que racontes-tu là, toi, plongée dans le présent comme peu d'autres et bien de notre époque, avec ses musiques, ses dérives, ses beautés et ses horreurs?"

J'en arrive là:
cette histoire que je vous conte un peu,  même si elle ne me revient que par bribes, je veux vous la dire pour que vous sachiez qu'on peut partir de rien pour arriver...nulle part, du moins du point de vue matérialiste de notre société actuelle.
On ne remplacera jamais l'expérience personnelle, mais réaliser le chemin parcouru par un être, peut encourager quand les heures sombres affluent et aveuglent.
En me penchant sur mon propre long chemin, le seul sentiment qui m'envahit est celui de la gratitude: merci de m'avoir faite comme je suis, merci pour les expériences souvent dures qui m'ont aidée à grandir, merci  à...moi-même pour la force manifestée face aux chagrins, merci.
Mais, y serais-je parvenue sans un minimum d'amour?
Aussi peu apparent qu'il ait pu me paraître, il a bien du exister, au moins un peu?



ma mère et mon père avant ma naissance ( une nièce derrière)quand l'alcool ne faisait pas partie de leur vie. 

Mes parents m'ont donné à leur mesure: ma mère, "mise en service" comme on disait, à 12 ans, servante et petite esclave, mon père "groom" d'hôtel à 13 ans.
Que force et quel courage il leur a fallu pour nous donner les moyens d'acquérir un peu d'instruction.
Quel courage il nous a fallu, pour avancer avec un si maigre bagage.

Devant ce sempiternel café que je peux me permettre de prendre au dehors chaque jour si je le désire, devant cette feuille que je remplis d'écritures innombrables, devant le luxe de l’ordinateur depuis lequel je vous parle et,  me retournant sur le chemin parcouru, je dis encore merci à la Vie, mais, moi, vieille, je voudrais tant vous le conter.






Texte : Mona MacDee   Photo d'un vieil album des années 50


samedi 23 décembre 2017

Regards croisés.





Ton regard a atteint mon coeur, 
gouffre profond où se reflètent les étoiles, l’océan, le sextant
et les cartes marines, 
les bancs de sable 
et les phares, que des vagues rugissantes agressent.

S'éloignent dans tes prunelles: 
les caravanes nonchalantes,
sur les crêtes ensoleillées des dunes,
les mémoires d’amour,
les langues enlacées,
les sueurs maritimes et tendres,
et ses doigts agrippés à tes hanches. 

Dans tes yeux-nostalgie,
je rencontre mes langueurs oubliées
et mes amours en allées,
mes mains entremêlées aux siennes
et sa bouche multiple sur mon corps abandonné.

Femmes éteintes et lumineuses,
mortes parfois et si vivantes,
endormies dans leurs corps absents,
la nuit bienfaisante nous englouti.



Texte et photo:Mona MacDee


mercredi 20 décembre 2017

Chronique d'une résistance passive-1- Libre!






Tôt ce matin, j’ai quitté mon domicile en y oubliant mon Gsm et presque aussitôt une sensation de presque manque m’a envahie. 
J’étais à deux doigts de rebrousser chemin, comme si j’attendais des nouvelles de la plus haute importance dont des vies dépendaient.
Loin d’être passéiste, j’ai au contraire, très vite adhéré aux nouvelles technologies.
Tout est allé à peu près bien jusqu’à l’invention du téléphone portable, à sa miniaturisation puis à sa connectibilité. 
Les réseaux de départ, retrouvaient des amis perdus de vue et rassemblaient.
Aujourd’hui les algorithmes séparent en donnant l’illusion de rassembler.
Nous nous retrouvons entre personnes ayant à peu près les mêmes valeurs et du coup, nous ne nous frottons plus aux opinions différentes des nôtres.
Pourtant la richesse est dans le multiple, dans la mixité sous toutes ses formes.
En quelques années nous sommes devenus tellement impatients que nous ne supportons plus la moindre attente et sommes devenus des adultes demeurés enfants-rois: tout, tout de suite!

Les enfants ont déserté nos rues sous prétexte de sécurité,mais le monde n’est pas peuplé de « Dutroux », ni de terroristes: les états se chargent de nous le faire croire.
Il leur est plus facile de nous tenir en laisse comme des chiens trop serviles, lorsque nous restons enfermés chez nous, apeurés, avec pour seules fenêtres, la lumière bleue des écrans.
Il m’arrive alors d’entrer en résistance passive et je coupe la connexion, au moins de temps en temps pour éviter l’indigestion suite à un excès d’informations ( qu’en plus il me faut vérifier!) et pour échapper à un sentiment d’indignité lorsque je vois ce que d’autres font, et que je ne fais pas; lorsque je vois des sourires constants sur des visages épanouis que nulle angoisse ne semble balafrer et lorsque je vois rassemblés, heureux et joyeux des amies et amis qui semblent avoir toujours connu un bonheur sans nuage. 
Nous en devenons presque envieux, détournés de nous-même et oublieux de l’essentiel. 

Reprendre possession de mon temps et de mon espace; écrire dans un cahier; fermer l’ordinateur un jour par semaine et aussi prévenir les miens que ce même jour je ne serai pas joignable, d’aucune manière.
Il fut un temps pas si lointain, où, quelque fût l’évènement ou le malheur qui nous frappaient, nous ne pouvions répondre dans l’urgence, mais aujourd’hui l’urgence c’est n’importe quoi et c’est devenu presque un devoir que d’être disponible à toute heure du jour et de la nuit.

Alors s’arrêter, oser entendre le silence de l’appartement surtout quand on vit seule-e, sans même le ronronnement du disque dur, sans la lumière du portable qui annonce une notification dont au fond, je n’ai rien à faire, sans la consultation frénétique des multiples « j’aime » à nos commentaires plus ou moins intelligents.
Juste s’arrêter, écouter: la chaudière qui se remet en route, la voiture qui passe dans la rue, le voisin qui éternue, le chien qui aboie, le sang qui pulse dans mes oreilles et cette sourde angoisse qui s’installe par la crainte du silence dont j’ai si peur qu’il ne devienne mon lot à jamais.

Pourtant c’est en son sein que je me retrouve, que j’apprends la patience et que j’apprivoise la solitude qui, un jour, sera ma seule compagne.  





Photo et texte MonaMacDee

mardi 19 décembre 2017

Heureuse année 2018 loin de la haine ordinaire






Mon coeur s’est emballé ce matin, assailli si tôt déjà, par cette haine insidieuse et ordinaire crachée par des bouches ignorantes et, vitupérant sur « l’étranger » par des étrangers eux-même, Belges de fraîche date, exploités sans doute et devenus exploiteurs: victimes devenues bourreaux. 
Il suffit de voir dans l’histoire, les pays libérés des dictatures redevenir au fil du temps, assassins des leurs.
Mon pessimisme est grand quant à la nature humaine profonde.




Des mouvements solidaires se créent: des secousses, des séismes, des consciences qui s’éveillent, se focalisent et font un travail fantastique et…des centaines de vieilles et de vieux s’étiolent solitaires dans les hospices, les hôpitaux et les maisons de retraite où les enfants, souvent, les ont oublié-es.
Des isolé-es, de plus en plus nombreu-x-ses n’ont plus comme interlocuteurs que les écrans anonymes.
Des enfants continuent de crever de faim, de malaria, n’ont pas accès à l’eau et encore moins à l’instruction. 



Les femmes restent soumises aux plus effroyables mutilations et des hommes continuent d’être esclaves, tandis que les magnats de l'industrie ricanent en se frottant les mains devant les profits générés par leurs exactions, au détriment de nous peuples, peuple, abrutis, abêtis et les laissant nous gaver de produits de consommation comme des oies en fin d’année.
J’ai foi en des actions isolées, ponctuelles, mais qui probablement s’essouffleront sur la durée si les états ne jouent pas leur rôle, n’obéissent pas aux conventions qu’ils ont cependant signées.
C’est parce que je connais bien mon humaine et versatile nature, que je ne pense pas que la nature humaine soit intrinsèquement bonne, ni qu’elle soit intrinsèquement mauvaise: elle est la nature humaine, soumise à ses désirs, à ses pulsions, à ses émotions du moment.
Foule capable du meilleur comme du pire: il suffirait qu’une idée véhiculée corresponde à celle du nombre le plus entendu ou écouté, pour que tout bascule, du bon ou du mauvais côté de « la Force »!( Un petit clin d'oeil quand même! )

C’est avec cette note à lire au-delà des apparences, que je manifeste mon désespoir et malgré tout l’espérance de jours meilleurs et que je vous souhaite une merveilleuse année et cette conscience que nous sommes seuls, bien sûr, mais ensemble; que nos couleurs diffèrent mais que nous sommes semblables; que même si toutes les religions disparaissaient, il resterait cette « nature humaine » qui trouverait à se manifester autrement et parfois pour le meilleur.


Amusez-vous, dansez, riez, chantez, et aimez. 
En définitive cela seul compte: près, loin, bien, mal, là où vous mène votre désir le plus profond, le plus vital et le plus intègre.



Texte et photographie: Mona MacDee

dimanche 10 décembre 2017

Le Philosophe et le Boulanger.

  
Ami, Amie

Cette lettre ne ressemblera à aucune autre et dès le départ, il te faudra,  Pitchoune, prendre pour la lire « l’assent » du Midi. 
L’histoire est très  « estraordinaire .»  
Elle m’est venue par une nuit pleine d’étoiles filantes dont certaines ont du me rentrer dans la tête!
Ferme donc les yeux et imagine :
Imagine le Midi brûlant avec ce silence un peu lourd que seuls les grillons osent rompre et qui chantent tellement fort qu’on dirait qu’ils nous donnent l’aubade.
Imagine un vieux d’ici, qui marche à pas comptés, un chapeau de paille tout cabossé sur le crâne, la barbe en broussaille et les yeux si profonds qu’ici on dit qu’ils voient au - delà de l’au-delà!
Les enfants le suivent car ils savent : le vieux a son regard des jours où il raconte ! 
Puis des « encore jeunes » qui ont dépassé depuis longtemps l’enfance, viennent prendre une leçon de fraîcheur.
Le vieillard traîne un peu et,  s’assied enfin contre le tronc d’un olivier aux branches si torturées qu’on dirait qu’un jardinier fou a voulu créer un bonsaï géant!


Photo libre de droits sur Pixabay

Il prend son temps, dépose le chapeau, se tamponne le front, bourre sa vieille pipe en regardant malicieusement son auditoire qui se languit, puis d’un geste de la main il les fait asseoir dans l’herbe cassante et de sa voix douce et grave, il commence:
« Or donc, il y avait, dans un petit village de la Provence Cévenole, bien caché entre deux collines, une boulangerie et son  boulanger.
Tous les matins vers trois heures du matin, notre boulanger, petit et rondouillet, se levait, mettait sa coiffe, préparait dans le pétrin: la farine, le sel, l’eau, le levain et commençait à pétrir sa pâte. 
Puis il allumait le four ancien avec des sarments de vignes et y enfournait les grands pains de ménage, le visage et les bras tout enfarinés. 
Après un bon moment, l’odeur du pain frais s’insinuait entre les lattes des volets clos et parcourait le village réveillant les paresseux.
Tout content de lui, notre bonhomme plaçait les pains sur des claies, embrassait Madame qui venait de se lever pour ouvrir la boutique, puis il  prenait un instant le frais sur le pas de sa porte pour dire bonjour aux premiers clients alors que le soleil brillait déjà haut dans le ciel. 
Enfin, bien fatigué, il allait se coucher.
Un peu plus haut sur la montagne, enfin sur la colline, il y avait une ancienne bergerie aux murs épais, éclairée seulement  par de minuscules fenêtres. 
Des gens de la ville l’avaient restaurée, puis vite lassés, ils l’avaient louée à un « estranger » que tout le monde ici  appelait le philosophe ou le fada. 
Au début il effrayait un peu les gens du village, car ceux qui étaient assez courageux pour se lever tôt pouvaient parfois le voir arpenter la garrigue  en marmonnant.  
Vêtu d’une longue cape noire et d’un grand chapeau, il tenait dans ses mains une bassine  et un torchon blanc. 
Il recueillait disait-il la rosée verte de l’aurore,  la seule utilisable pour ses « espériences » alchimiques! 
Il disait aussi qu’il attendait toujours le miracle du premier rayon de soleil sur la terre qui givre tout pendant un fugitif instant.
Tout cela c’était bien joli et il ne faisait de tort à personne avec ses histoires de fada.
Le philosophe parlait peu aux autres hommes mais se parlait beaucoup à lui-même. 
Il avait tant voyagé, vu tant de pays. 
Il avait lu presque tous les livres de la terre, mais jamais, jamais, il n’y avait trouvé ce qu’il cherchait. 
Ainsi avait commencé sa quête.
D’expériences en recherches et de recherches en expériences, il en avait conclu que les plus grandes richesses, les plus grandes connaissances se trouvaient en lui et qu’aucun livre ne pourrait l’aider plus que lui-même. 
Il savait aussi que ceux qui cherchaient à fabriquer l’or alchimique se trompaient et cherchaient la Pierre Philosophale  là où elle ne se trouvait pas. 
Il aimait bien les gens, ne les jugeait jamais et il regrettait de ne pas pouvoir partager tout ce qu’il avait appris. 
Les hommes doivent faire leurs expériences eux-mêmes se disait-il et rien de ce qu’il aurait pu leur dire ne les aurait aidés tant qu’ils ne suivraient pas leur cœur.
À la boulangerie les jours passaient sereins, notre brave boulanger continuait à faire le pain et priait  sa « Notre - Dame » et le bon dieu de son enfance, et sur la colline là-bas, notre fada un peu farfelu, recueillait sa rosée verte et rendait grâce au « Tout! »
L’hiver, cette année là, fut particulièrement rude et dans le Midi, où personne n’y est préparé, c’est une véritable catastrophe.
Les bergers virent leurs troupeaux décimés par le froid et leurs familles sans ressources et réduites parfois à la mendicité.
Le philosophe, apercevant un de ces pauvres diables, lui avait de bon cœur ouvert les portes de sa maison, mais il n’avait pu le réchauffer que de bonnes paroles, car lui aussi se trouvait bien démuni.
Désirant le réconforter, il lui parla du « Tout » et des merveilles de la Vie, des richesses cachées de son âme et de son esprit, de la part immortelle de son être, mais de pain il ne put lui donner.
Le pauvre homme s’en alla  pourtant rasséréné par toutes ces paroles apaisantes. 
Descendant vers le village, voilà que son nez lui chatouillait tellement ça sentait bon le pain frais!
Là - bas le boulanger terminait son travail.
Il vit arriver ce loqueteux et se demanda comment il pouvait bien lui venir en aide. Il disparut aussitôt dans sa boutique, en ressortit avec une miche toute croustillante dans les mains et en fit cadeau au bonhomme tout heureux de cette aubaine.
Le boulanger regrettait de n’avoir pu lui dire quelque belle et bonne parole, mais pour cela il n’était guère doué.

Bien des années plus tard, le philosophe et le boulanger, par un hasard extraordinaire, moururent tous deux le même jour, sereins et sans chagrin.
Le boulanger qui avait mené bonne et brave vie s’en était allé tout droit au paradis. 
Là, c’était exactement comme il s’y attendait: il y avait 
St. Pierre avec sa grande clef, des anges aux ailes lumineuses et tout là haut, sur un trône dans les nuages, un Bon Dieu débonnaire  lui souriait. 
Voilà qu’en plus dieu lui parlait,  à lui, avec sa voix de tonnerre (té, un peu comme celle de Rambo ou de Raimu pour les «genss» plus âgés) :
« Boulanger, tonna Dieu, tu as vécu bravement, mais ce que tu vois ici n’est pas la réalité. Prends cette direction, vers le soleil, va sans crainte et tu verras la vérité ».
Le philosophe lui, se senti emporté dans un tourbillon, passait dans une sorte de tunnel au bout duquel brillait une lumière éblouissante et se sentait aspiré dans ce Tout auquel il avait voué sa vie: une douce voix en lui murmurait:
«  Philosophe, tu pensais détenir la vérité, mais ceci n’est que la survivance de ton esprit imaginatif. Tu as vécu selon la Loi. Va, va vers le soleil et tu sauras. »
Ainsi donc nos deux braves morts avançaient vers la lumière : plus ils allaient et plus ils perdaient conscience de leur forme physique, puis bientôt de leur mental et de leurs sens.
Le temps n’avait pour eux plus aucune signification. 
Ils n’étaient  plus que des ondes lumineuses intégrées à la lumière.
C’est alors que le philosophe et le boulanger se rejoignirent.
Ils n’eurent pas besoin de se toucher.
Ils s’étaient reconnus, oh, non,  pas comme philosophe et boulanger, mais comme deux parcelles d’un Amour si immense qu’ils s’étaient fondus l’un dans l’autre dans un merveilleux embrasement.
Le vieux conteur leva son regard vers l’auditoire suspendu à ses lèvres. 
Le soir tombait en un rayonnement rougeâtre sur les lavandes toutes mauves. 
Les grillons agaçaient les oreilles et quelques personnes sortirent peu à peu de l’étrange rêverie où le conte les avait plongés. 
Le conteur attendit encore un instant, laissa se lever et partir ceux que l’histoire avait laissés de marbre.
Puis avec un sourire entendu il dit: «Tous un jour nous vivrons cette odyssée car tous nous avons quelque chose à donner, que l’on soit philosophe ou boulanger.» 
Si un soir, rêvassant le nez dans les étoiles, vous en apercevez une que vous ne connaissez pas et qui brille plus que les autres, qui sait, c’est peut-être une nouvelle rencontre !



Un texte très ancien déjà publié ici il y a 3 ans. Perdu et re-publié.
Texte et  et photo "tourbillon"  Mona MacDee